Serrés les uns aux autres qu’on était dans le train, la lumière c’est toute la nuit qu’il la laissait, ça doit être pour mieux dormir, par terre pour certain comme moi qui ne connaissait pas encore les avantages du gratuit, qui partait pour le service militaire. Dans le wagon bien éclairé, c’était bien entretenu toutes les loupiotes ça donnait dans l’aveuglant si t’approchait, ça faut dire on distinguait bien dans les couloirs qu’on pouvait quand même se marcher dessus tellement c’était bourré de bidasses qui s’allaient pas en guerre qu’étaient pas encore des dégueulasses. Tous en civil on aurait pu penser train ordinaire, et puis c’est tout qui sentait le triste et l’enfermé avec un relent de fumée de cigarette, nuit blanche que t’avais sur le plancher qui répercutait sa vieillesse, ses vagues de douleurs qui le prenaient la nuit, c’était bien difficile avec un vieux pareil de voyager, d’être peinard, faut pas même en rêver. Perclus de rhumatisme, l’ancien tout d’humidité, le froid infiltré sadique ça va bloqué tout dans l’automatisme, et ça craque, et ça voudrait crier, finalement ça se tord et se tait… Tu fais le vœu de t’endormir, mais l’espèce de dortoir c’est un dépositoire pour les ronflements, les secousses à la con, le roulis avec son train-train, les trépidations qui recommencent et puis c’est surtout que t’as la lumière électrique qui te crache à la gueule et qu’à rien de sympathique.
Train de nuit sans couchettes, t’arrive un frais matin cinq heure du mat c’est effrayant à l’autre bout de tu sais pas où, la tête dans le pâté, la girouette là-dedans qu’a valsé, les yeux hagards, tu cherches juste à être peinard, dans la poche de ton blouson l’injonction à comparaître…, ordre de mission service armée… et puis voilà t’es plutôt content que des militaires bien de chez nous apparaissent, dans le brouillard de l’étranger, avec des camions qui sentent le gazole comme on s’asperge chez soi les dimanches matin de kermesse de tout un paquet d’eau de Cologne parce-que Marie j’espère qu’elle sera là, et puis à l’église ça te tourne la tête, tu l’as vue, belle comme la vierge celle qu’es une statue te dévisse le cou un bref aperçu, ses jambes nues, le rose de ses lèvres, la pâleur de sa peau et sur ses joues un petit fard…
Les camions c’est gras au toucher et trop parfumés, dedans t’as déjà entassés des gars qui attendent somnolents, c’est pas la peine de leur demander quoi que ce soit, au mieux t’auras un grognement. Tu montes, c’est haut, tu t’arraches, c’est foutrement haut, t’as le manque de sommeil comme un boulet que tu te traînes, et tu rates le premier marche-pied qu’il faudrait au moins un escabeau pour te l’escalader et puis ça glisse, c’est vraiment trop gras, trop poisse, ça transpire le camion qu’ils ont amené flambant neuf, on dirait… et tout brillant, et puis on te fait la courte, - t’es vraiment pas doué mon gars va falloir faire un homme de toi -, on te propulse le pied, et les mains en appui sur la rambarde acier froid, déséquilibré, c’est ton estomac qui se tape alors son tranchant arrondi et ça te bouleverserait si t’avais petit déjeuner, ça rentre en plein dans ton creux où ça fait mal… - t’es une mauviette ou quoi - qui te font ceux d’en bas… autant de l’extérieur il fait beau à voir le camion mais sous la bâche qu’est plus dégueulasse que le ciel tout gris, assis c’est beau dire sur la banquette froide ferraille trois barres d’aciers carrées peintes en bleu qui laissent à prévoir que t’as pas intérêt à avoir un gros cul sinon là-dessus tu peux t’asseoir, tient pour te casser la gueule on fait pas mieux, et puis encore une fois on se tenait bien entassé ça évitait qu’on glisse, coude à coude, corps à corps, on se tenait chaud… dehors ça commençait l’aurore, les raies roses, et des types errant comme des nuages perdus, déchirés, feuille de route froissée… un gus se pointe ici, aussitôt éconduit t’es pas du régiment qu’on lui fait, il passe d’un camion à un autre, je le vois revenir le visage gris pas de poil au menton, c’est un poussin sortit de l’œuf et mon tout petit viens ici, assez jouer, il commence à vouloir monter, j’ai pitié, je lui tends la main je crois bien que c’est comme ça qu’on est devenu copain.
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